Cette tribune de Laurent Sorbiet, Vice-Président en charge du secteur public chez Keyrus, a été reprise par le média Le Figaro. Lire la publication originale : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/le-cinema-doit-voir-l-ia-comme-une-alliee-plutot-que-comme-une-ennemie-20260522
Cannes : l'IA à l’index ou sur le tapis rouge ?
L'IA est partout à Cannes cette année. Omniprésente sur les écrans, discrète sous les projecteurs, pas encore sur le tapis rouge, mais elle s'invite déjà en star du moment dans toutes les conversations.
L'IA est cette année le sujet que peu osent aborder en public mais dont tout le monde parle en privé. Elle inquiète les techniciens et affole les comédiens. Elle fait rêver les producteurs. Elle déstabilise les réalisateurs chevronnés et enthousiasme parfois leurs jeunes successeurs.
L'IA n'est plus objet de spéculations. C'est un fait accompli.
La quasi-totalité des films en compétition ont probablement utilisé l'IA à au moins un stade de leur production, les effets des blockbusters présentés hors compétition intègrent de manière certaine des modèles génératifs, son impact sur les coûts de production et post-production commence à être réellement mesuré.
Selon un rapport de Bain & Company, publié dans le Hollywood Reporter, les nouvelles technologies de production (prévisualisation IA, moteurs de jeu, murs LED) permettent d'économiser 5 à 10 % sur un film à 50 millions de dollars, jusqu'à 20 % sur un film à 100 millions, et 30 à 40 millions de dollars sur un blockbuster à 200 millions de dollars.
Ce qui divise, ce n'est plus « faut-il l'utiliser ? » mais « jusqu'où l'utiliser sans trahir ce qu'est le cinéma ? »
Elle a restauré des pellicules : archives dont l'IA a reconstruit les détails effacés, inventé ce que le temps avait détruit.
Elle a retouché les visages : pas à coups de pinceau numérique comme hier, mais par diffusion latente, pixel par pixel, avec une précision confondante.
Elle a doublé les voix : pas le sous-titrage approximatif d'il y a cinq ans, mais des performances synthétiques qui préservent le grain, l'accent, l'émotion.
Elle a créé des figurants : scènes de masse peuplées de visages qui n'existent pas, générés par modèle, animés sans l'intervention d'un technicien.
Elle a contribué au montage : l'analyse automatique de rushes et les suggestions de séquences compressant le temps de travail.
Et il n'y a plus de doute que les comédiens devront apprendre à vivre demain dans une nouvelle et étrange symbiose, artistique et économique, avec leurs clones numériques. De leur vivant comme peut-être post-mortem, à l'instar d'un Val Kilmer, ressuscité à l'affiche d'un film au nom évocateur, As Deep as the Grave.
Cannes est cette année le lieu où toute l'ambivalence de la relation entre cinéma et IA se donne à voir.
Il y a un mois, elle accueillait les 2 000 participants du World AI Film Festival : 1 500 films venus de 85 pays, sous la présidence de Gong Li, Claude Lelouch étant président d'honneur. Le motto du festival : « L'IA ne détruit pas la créativité, elle la stimule. »
Mais en contrepied, samedi dernier, le 16 mai, la ministre de la Culture, Catherine Pégard, y annonçait aussi que les aides du CNC seront désormais réservées aux œuvres créées par des humains, après avoir imposé que le doublage aidé n'utilise que des comédiens en chair et en os. Décision qui fait écho à celle de l'Académie des Oscars, début mai, d'interdire de compétition les films avec acteurs et scénarios générés par IA, r éaction épidermique à « l'affaire » Val Kilmer.
Pourquoi tant de haine, diront certains ?
Parce que le cinéma vit, comme la photographie a vécu hier, son « moment Photoshop » : à quel moment la recréation numérique devient-elle une imposture ?
Un acteur « rajeuni » par IA : est-ce encore sa performance ? Un décor qui n'est fait que de pixels : est-ce encore de la direction artistique ? La voix reconstituée d'un acteur ou les scènes interprétées par son clone numérique : est-ce encore du jeu ?
L'IA ne menace pas l'essence du cinéma. Elle menace ce que le cinéma prétend être : un miroir - rêvé certes, mais un miroir exact quand même - du réel. « Le cinéma, c'est la vérité vingt-quatre fois par seconde », affirmait Godard.
Nous n’en sommes qu'au générique de l'aventure de l'IA et du cinéma.
Loin de ces états d'âme, la Chine est le laboratoire de la rencontre entre le cinéma et l'IA. Selon un article du New York Times du 3 mai, la Chine produit un volume phénoménal de contenus IA : près de 50 000 nouveaux micro-drames générés par IA ont été uploadés sur Douyin (TikTok chinois) en mars 2026 seul, soit presque autant que le total de toute l'année 2025. Un long métrage de SF entièrement produit par IA, « Sanxingdui: Future Memories », vient tout juste, premier de son genre, de sortir en salle en Chine. Tout l'écosystème chinois a embrassé l'IA, pas comme un outil marginal, mais comme le cœur du processus de création.
Au-delà des inquiétudes légitimes que fait naître toute rupture technologique majeure, osons croire que l'IA offrira à la génération qui vient - et pas seulement en Chine, il faut l'espérer - une manière radicalement nouvelle et féconde de raconter des histoires en images. Et peut-être qu'elle ouvrira plus largement les portes de la création cinématographique à des réalisateurs qui ne seront dissuadés ni par le coût, ni par la complexité d'une production traditionnelle.
L'IA n'est qu'un nouveau tour de magie, plus sophistiqué et crédible, mais pas fondamentalement différent de ce que Lumière et Méliès faisaient il y a 130 ans : donner vie à une géniale imposture en nous faisant croire à ce que nous savons être faux.
L'IA ne sera pas le fossoyeur du cinéma. Elle continuera de s'inviter à Cannes, qu'on lui déroule le tapis rouge ou non, et faisons le pari qu'elle y sera chez elle, en alliée du cinéma, dans les décennies qui viennent.
Pour aller plus loin :
Le Monde, 16 mai 2026 : https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/05/16/les-aides-du-centre-national-du-cinema-seront-reservees-aux-humains-annonce-la-ministre-de-la-culture-a-cannes_6689908_3246.html
Hollywood Reporter (rapport Bain & Co.) : https://www.hollywoodreporter.com/business/business-news/ai-kill-video-star-bain-report-technology-production-1235600626/
New York Times, 3 mai 2026 : https://www.nytimes.com/2026/05/03/world/asia/china-microdrama-ai-backlash.html
Laurent Sorbier a enseigné pendant 15 ans l'économie numérique des industries culturelles à Sciences Po et à l'Université Paris-Dauphine. Il est Vice-Président en charge du secteur public chez Keyrus.
