Cette tribune de Brahim Abdesslam, VP Executive chez Keyrus, a été reprise par le média spécialisé Solutions Numériques. Lire la publication originale : https://www.solutions-numeriques.com/avis-dexpert-lia-fait-emerger-une-nouvelle-classe-sociale-et-recompose-le-pouvoir-economique/
IA : « Elle fait émerger une nouvelle classe sociale et recompose le pouvoir économique »
Par Brahim Abdesslam, VP Executive Keyrus
Selon les analyses récentes du Future of Jobs Report 2025 du World Economic Forum, l’intelligence artificielle accélère une polarisation croissante du travail entre rôles à forte valeur cognitive et fonctions standardisées. Mais pour Brahim Abdesslam, VP executive chez Keyrus, cette transformation dépasse largement la question des compétences : elle fait émerger une nouvelle forme de stratification économique, fondée sur l’orchestration algorithmique, avec des conséquences majeures sur le pouvoir, le travail et la création de valeur.
L’intelligence artificielle est encore trop souvent abordée comme une technologie d’optimisation. Cette lecture est insuffisante, car ce que l’IA transforme aujourd’hui, ce n’est pas seulement la productivité des organisations, mais les rapports de pouvoir qui structurent l’économie.
Nous assistons à l’émergence d’une nouvelle classe sociale au sens économique du terme. Non pas une classe fondée sur le capital ou sur la qualification formelle, mais sur la capacité à déléguer des tâches complexes à des systèmes d’IA, à en orchestrer le fonctionnement et à en capter les effets. Ce savoir-faire devient un levier de pouvoir disproportionné sur le travail, l’information et les revenus.
La productivité devient un marqueur de statut
Les dynamiques observées ces dernières années convergent : les gains de productivité liés à l’intelligence artificielle se concentrent désormais dans les métiers capables d’en orchestrer les usages avancés. Mais l’enjeu n’est pas seulement quantitatif. Il est structurel.
Cette transformation structurelle repose sur un mécanisme central, qu’est celui de la délégation. L’IA introduit une rupture décisive. Déléguer la rédaction, l’analyse, la planification, la synthèse, voire certaines décisions intermédiaires à des systèmes intelligents.
À mesure que se généralisent les agents d’IA, une personne qui est en mesure d’en orchestrer plusieurs peut déjà produire l’équivalent du travail d’une petite équipe. L’écart de productivité se transforme alors en écart de statut économique. Ceux qui savent déléguer gagnent en autonomie, en influence et en pouvoir d’arbitrage. Les autres restent cantonnés à des usages assistés, standardisés et contraints.
La frontière ne passe plus seulement entre qualifiés et non-qualifiés. Elle sépare désormais ceux qui pilotent l’IA de ceux qui l’exécutent. Ce clivage se traduit très concrètement dans le fonctionnement des organisations.
Les transformations organisationnelles observées aujourd’hui dans de grandes entreprises ne signalent pas une crise du travail, mais une reconfiguration de la capacité d’agir économique : certains rôles gagnent en pouvoir d’arbitrage, quand d’autres deviennent structurellement substituables.
Une inégalité cognitive et structurelle
Cette recomposition du pouvoir repose sur une inégalité profonde : l’accès différencié aux ressources de l’IA. Tous les acteurs n’auront pas accès aux mêmes modèles, aux mêmes données ni aux mêmes niveaux d’automatisation.
D’un côté, des organisations capables d’investir dans des architectures avancées, de personnaliser les modèles et de créer des boucles d’apprentissage continu. De l’autre, des entreprises et des travailleurs dépendants de solutions génériques, parfois bridées, surveillées et conçues pour des usages dits « low trust ».
En France, l’adoption de l’intelligence artificielle reste très inégale : selon l’Insee, 10 % des entreprises de 10 salariés ou plus déclaraient utiliser au moins une technologie d’IA en 2024, une proportion qui atteint plus de 30 % dans les grandes entreprises mais reste marginale dans les PME et les ETI.
L’IA ne creuse donc pas seulement un écart technologique. Elle installe une inégalité cognitive et structurelle, qui conditionne l’accès au pouvoir économique.
Le véritable enjeu : redistribuer la capacité d’action
Face à cette transformation, la réponse ne peut pas être uniquement technologique. L’IA est devenue une infrastructure de pouvoir et appelle une réponse de politique économique.
L’enjeu central est de redistribuer la capacité d’action. Cela suppose un effort massif de formation, non pas à l’usage superficiel des outils, mais à la compréhension de leurs logiques de délégation, de contrôle et d’orchestration. Cela implique également de faciliter l’accès aux capacités avancées pour les PME et les ETI, afin d’éviter une concentration excessive de la valeur.
Enfin, cette transformation pose la question du travail invisible qui soutient l’IA (annotation, supervision, correction) ainsi que des risques de surveillance et de précarisation algorithmique, qui doivent être pleinement intégrés au débat public.
Choisir le modèle économique que l’IA façonne
L’intelligence artificielle ne se contente pas d’optimiser l’existant. Elle redéfinit qui agit, qui décide et qui capte la valeur. En ce sens, elle fait émerger une nouvelle classe sociale économique, structurée autour du pilotage et de l’orchestration de l’intelligence.
La question n’est donc plus de savoir si l’IA transforme l’économie. Elle l’a déjà fait. La question est désormais stratégique et politique : voulons-nous laisser cette recomposition du pouvoir s’opérer sans cadre, ou en faire un levier de compétitivité durable et inclusive ?
